Logiciel libre
Logiciel libre : ce que fait l’État, de Bureautix à La Suite numérique
Postes de travail sous Linux, outils collaboratifs souverains, réduction des dépendances aux logiciels extra-européens : ce que fait l’État, et ce que cela change pour les entreprises et les associations.
En avril 2026, le gouvernement a annoncé que la direction interministérielle du numérique (DINUM), qui pilote l’informatique de l’État, abandonnait Windows pour Linux sur ses propres postes de travail. Cette décision n’est pas isolée : elle s’inscrit dans une politique engagée depuis plus de dix ans, qui s’accélère nettement depuis 2025. Voici ce qu’il faut en retenir, et ce que vous pouvez en tirer pour votre propre structure.
En bref
- L’État veut réduire sa dépendance aux logiciels extra-européens, et chaque ministère doit présenter un plan d’action à l’automne 2026.
- La DINUM bascule ses postes sous Linux, avec deux configurations qu’elle a développées : Sécurix et Bureautix.
- La Suite numérique regroupe les outils collaboratifs de l’État (messagerie, visioconférence, documents partagés). Elle est réservée aux agents publics, mais ses logiciels sont libres et réutilisables par tous.
- Pour une entreprise ou une association, ces choix publics valident des solutions que vous pouvez adopter dès aujourd’hui.
Pourquoi l’État s’intéresse au logiciel libre
Un logiciel libre est un logiciel que chacun peut utiliser, étudier, modifier et partager. Son code est public, ce qui permet de vérifier ce qu’il fait et de ne pas dépendre d’un seul éditeur. Pour une administration, cela répond à trois enjeux.
La souveraineté. Les données de l’État ne doivent pas pouvoir être consultées par une puissance étrangère. Or les grands éditeurs américains sont soumis au droit de leur pays, qui peut les obliger à transmettre des données, même stockées en Europe. Interrogé sous serment par une commission d’enquête du Sénat en juin 2025, un représentant de Microsoft France a reconnu ne pas pouvoir garantir que des données ne seraient jamais transmises aux autorités américaines.
La maîtrise des coûts. Les licences et abonnements représentent une dépense importante et récurrente, dont l’éditeur fixe seul l’évolution.
La pérennité. Avec des logiciels et des formats ouverts, l’administration reste libre de changer de prestataire, et ses documents restent lisibles dans vingt ans.
Une politique engagée depuis plus de dix ans
Le mouvement actuel s’appuie sur un socle construit progressivement.
- 2012 : la circulaire Ayrault fixe pour la première fois des orientations pour l’usage des logiciels libres dans l’administration.
- 2013 : le Socle interministériel de logiciels libres (SILL), une liste de logiciels libres recommandés par l’État pour ses services. Elle compte aujourd’hui plusieurs centaines de logiciels, de LibreOffice à Firefox, et elle est consultable par tous sur code.gouv.fr.
- 2016 : la loi pour une République numérique. Son article 16 demande aux administrations de veiller à « préserver la maîtrise, la pérennité et l’indépendance de leurs systèmes d’information » et d’encourager « l’utilisation des logiciels libres et des formats ouverts ».
- 2008 : la Gendarmerie nationale, pionnière, engage sa migration vers GendBuntu, sa propre version d’Ubuntu (une distribution Linux répandue). La grande majorité de ses postes fonctionnent aujourd’hui sous Linux.
Cette politique est longtemps restée incitative : la loi demande d’« encourager » le logiciel libre, sans l’imposer. Dix ans après, les acteurs du secteur estiment d’ailleurs que cela n’a pas suffi. Le contexte international a changé la donne.
2026 : l’accélération
Le 8 avril 2026, le gouvernement a présenté un plan de réduction des dépendances numériques extra-européennes, résumé ainsi : « la souveraineté numérique n’est pas une option ». Deux mesures concrètes en ressortent.
La DINUM sort de Windows. Elle remplace Windows par Linux sur ses propres postes de travail. Selon ses responsables, environ 250 postes sont concernés, avec l’objectif de basculer l’ensemble de ses agents d’ici la fin de 2026.
Chaque ministère doit présenter un plan d’action à l’automne 2026 pour réduire ses dépendances dans sept domaines : les postes de travail, les outils collaboratifs, les antivirus, l’intelligence artificielle, les bases de données, la virtualisation et les équipements réseau.
En parallèle, l’État a précisé en février 2026 sa doctrine d’achat de logiciels : s’appuyer d’abord sur les solutions existantes, choisir selon des critères de souveraineté et de sécurité, et bâtir ses outils collaboratifs sur un socle « opéré par l’État, basé sur des logiciels libres ».
Sécurix et Bureautix : les postes Linux de la DINUM
Pour sa migration, la DINUM a développé deux configurations, publiées en logiciel libre (licence MIT) sur GitHub.
Sécurix est un système d’exploitation sécurisé, construit selon les recommandations de l’ANSSI, l’agence nationale chargée de la cybersécurité. Il est destiné en premier lieu aux administrateurs qui gèrent des services sensibles de l’État, comme FranceConnect ou Tchap.
Bureautix en est une déclinaison pour la bureautique : un poste de travail complet pour les agents, avec navigateur, messagerie, suite bureautique et outils de communication. L’ouverture de session et le chiffrement du disque reposent sur des clés de sécurité physiques.
Les deux reposent sur NixOS, une distribution Linux dans laquelle toute la configuration du poste est décrite dans des fichiers. Chaque poste est ainsi installé à l’identique, et toute modification est tracée. Au printemps 2026, une quarantaine de postes fonctionnaient sous Sécurix et une trentaine sous Bureautix.
Deux précisions s’imposent. D’abord, Bureautix n’est pas un « Windows de l’État » à télécharger : c’est un exemple de configuration, que chaque organisation peut reprendre et adapter. Ensuite, Sécurix est encore présenté comme un projet en version alpha, sans support proposé. Ces projets sont surtout le signe d’une méthode : l’État construit ses outils en commun, de façon ouverte et réutilisable.
La Suite numérique : les outils collaboratifs de l’État
Le second pilier de cette politique est La Suite numérique, développée par la DINUM. Elle regroupe les outils du travail quotidien des agents publics :
| Outil | Usage | Comparable à |
|---|---|---|
| Tchap | Messagerie instantanée sécurisée | WhatsApp, Slack |
| Visio | Visioconférence | Teams, Zoom |
| Messagerie | Courrier électronique | Outlook, Gmail |
| Fichiers | Stockage et partage de fichiers | OneDrive, Google Drive |
| Docs | Édition collaborative de documents | Google Docs, Notion |
| Grist | Tableur collaboratif et bases de données | Excel en ligne, Airtable |
| FranceTransfert | Envoi de fichiers volumineux | WeTransfer |
Selon la DINUM, La Suite est utilisée chaque mois par plus de 500 000 agents, dans 15 ministères. Le mouvement s’étend : en janvier 2026, le gouvernement a annoncé la généralisation de Visio à tous les services de l’État d’ici 2027, en remplacement de Teams, Zoom, GoTo Meeting ou Webex. L’Assurance maladie déploie aussi ces outils auprès de ses 80 000 agents.
Les collectivités ne sont pas en reste : l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) propose La Suite territoriale aux petites communes et intercommunalités, avec messagerie, stockage de fichiers et outils collaboratifs.
Des logiciels libres, développés en Europe
Les outils de La Suite numérique sont, pour l’essentiel, des logiciels libres dont le code est publié. Docs, par exemple, est développé conjointement par la France et l’Allemagne, qui construit de son côté une suite comparable baptisée openDesk ; les Pays-Bas rejoignent le projet. Le choix de la licence MIT est présenté comme une invitation explicite aux entreprises privées à utiliser, proposer et améliorer ces logiciels.
Et pour votre entreprise ou votre association ?
Une précision importante d’abord : l’accès à La Suite numérique est réservé aux agents de l’État et à leurs partenaires invités. Vous ne pouvez pas créer de compte pour l’usage interne de votre structure.
En revanche, ces choix publics vous concernent à plusieurs titres.
Ils valident des solutions fiables. Si l’État confie ses échanges à des outils libres, vous pouvez le faire aussi. LibreOffice, Thunderbird, Firefox ou Linux sont utilisés à grande échelle dans les administrations françaises et européennes.
Les mêmes logiciels sont à votre disposition. Parce qu’ils sont libres, les outils de La Suite peuvent être installés sur vos propres serveurs ou chez un hébergeur français. Des équivalents libres existent aussi pour chaque usage : visioconférence, partage de fichiers, messagerie d’équipe.
Le SILL est une liste de référence gratuite. Pour choisir un logiciel libre, la liste établie par l’État est un bon point de départ : chaque logiciel y est retenu parce qu’il est utilisé et suivi dans une administration.
La question de la dépendance se pose aussi pour vous. Que deviendraient vos fichiers, vos courriels et votre agenda si votre fournisseur augmentait fortement ses prix ou changeait ses conditions ? Avoir un plan pour en sortir, même sans l’appliquer tout de suite, est une bonne pratique.
Ce qu’il faut retenir
L’État ne fait pas ce choix par idéologie, mais pour des raisons concrètes : sécurité des données, maîtrise des coûts, liberté de choisir ses prestataires. Ce sont exactement les questions que se pose une entreprise ou une association.
Passer au libre ne se fait pas du jour au lendemain, et ne convient pas à tous les usages : certains logiciels métiers n’existent que sous Windows. L’approche de l’État le montre bien : un inventaire, des priorités, puis une migration progressive. C’est aussi la nôtre. Si vous souhaitez étudier ce qui serait possible dans votre structure, nous commençons par vérifier vos logiciels indispensables, puis nous migrons ce qui peut l’être. Le détail est sur la page logiciels libres.
Sources
- Gouvernement, plan de réduction des dépendances numériques extra-européennes, 8 avril 2026
- Gouvernement, généralisation de Visio dans les services de l’État, 26 janvier 2026
- DINUM, Sécurix et Bureautix sur GitHub
- DINUM, La Suite numérique et son code source
- Légifrance, loi pour une République numérique, article 16
- code.gouv.fr, Socle interministériel de logiciels libres
- Le Monde Informatique, la DINUM précise sa feuille de route de bascule sur Linux, avril 2026